22/12/2007

L’Escalade, à Noël, le sens d’une commémoration


Pour beaucoup l’Escalade est un déploiement de costumes et de cortèges, des gens portant habits et armes d’il y a 400 ans, juste sortis des musées, une mascarade et des tas de marmites en chocolat partout. Une touriste espagnole m’a même demandé si toutes ces marmites étaient là pour célébrer l’invention, qu’elle situait en 1602, du chocolat, qui venait d’être importé du Pérou…

Pour d’autres, à l’époque du lancement du projet d’agglomération valdo-franco-genevois, se réjouir d’une victoire sur nos voisins est à la fois anachronique et passéiste.

Ce qu’on sait moins, mais la mention de la «nuit la plus noire » le souligne, c’est qu’en réalité l’Escalade eut lieu entre le 21 et le 22 décembre, selon le calendrier d’aujourd’hui. Donc tout près de notre Noël. Mais la vieille Genève n’avait pas encore adopté ce calendrier des Papes, dit le calendrier grégorien…

Personnellement je me réjouis de la commémoration de plus en plus large et populaire de cette page d’histoire, dans une cité qui tend à oublier d’où elle vient, et dont beaucoup de visiteurs ignorent tout de son passé.

Cette commémoration, assurée depuis des décennies par l’engagement sans faille d’une société privée, on dirait aujourd’hui une ONG, la Compagnie de 1602, et qui mériterait davantage de reconnaissance, est en fait riche de sens

-    Elle nous rappelle l’importance du fait religieux dans l’identité genevoise : c’est l’option pour la forme rénovée du Christinanisme, la foi réformée, qui a fait que Genève a pris son indépendance politique, s’est dissociée clairement de son arrière-pays, la Savoie, rive gauche (qui rappelons-le ne rejoignit la France qu’à l’issue de la formation de l’Etat italien, en 1860), la France, la rive droite du Rhône, toutes deux fermement catholiques et en mains à l’époque de la contre-réforme inspirée par le grand François de Sales.

-    Elle nous rappelle que Genève dès lors fut terre de refuge, certes uniquement pour ses coreligionnaires, mais refuge tout de même, et que c’est finalement un étranger, Calvin, qui forgea son destin ! Que les éternels râleurs se le tiennent pour dit.

-    Elle nous rappelle surtout que dès le lendemain de l’attaque ratée de 1602 fut conclu un traité de paix, la paix de Saint-Julien, en 1603.

Depuis, cela fait 404 ans, bientôt 405, que Genève est en paix avec ses voisins. Nous pouvons donc, avec nos hôtes Français et nos voisins Savoyards, fêter sans remords l’Escalade, puisque, en la fêtant, en réalité, nous fêtons ce qui a permis à Genève de vivre en paix avec son voisinage. En fait, l’Escalade, c’est le début d’une longue période de paix qui perdure encore et qu’il s’agit de transformer en véritable coopération organisée, passant du bon voisinage à la gestion commune de notre agglomération.

16:59 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook

Commentaires

Oui, il faut avouer que la bourgeoisie de Genève a vu ses droits brimer par le duc de Savoie, et que sa révolution fut nécessaire. Il faut rappeler que le duc alla jusqu'à limiter les libertés religieuses, même avant la Réforme, puisque l'Evêque était désormais sa créature, alors qu'avant 1401 et la main mise du duc sur Genève et le Genevois, il ne dépendait que de l'Empereur, de telle sorte qu'il semblait être infiniment plus proche des bourgeois, auxquels on dit qu'il accordait de larges franchises. Mais le duc de Savoie se conduisait de plus en plus en monarque absolu, sur le modèle français.

Maintenant, François de Sales en a en réalité tenu compte, et même s'il restait évidemment proche du souverain, il sut donner l'impression que sa voie mystique était aussi une forme de liberté intérieure, puisqu'elle consistait à ressentir ce qu'on voulait, si la doctrine était obligatoire. (Je vous renvoie à la préface de son "Introduction à la vie dévote" et à l'image de la bouquetière Glycéra, qui avec les mêmes fleurs faisait mille bouquets différents.)

De surcroît, les paysans du Genevois n'étaient plus administrés depuis Genève depuis le XIIe siècle : la coupure a été réalisée dès cette époque (par l'Empereur, donc). L'administration depuis Annecy par le comte de Genève, puis par l'évêque de Genève (en passant par le duc du Genevois), semblait naturelle aux Savoyards du nord. C'est finalement le duc seul qui a essayé de changer les choses en annulant le statut de Genève, qui existait depuis trois siècles (en 1401 et un peu après, donc).

Cela dit, dans un monde assoupli, plus de... souplesse, dans les échanges, peut être trouvée, si chacun respecte et comprend l'autre. La Fête de l'Escalade doit être comprise, comme une défense des libertés bourgeoises spécifiques depuis le Moyen Âge à Genève. Néanmoins, les paysans, on le sait bien, n'ont pas systématiquement gagné à devenir les sujets de patriciens : les seigneurs étaient souvent proches d'eux, notamment en Savoie ; en tout cas, ils vivaient à la campagne ! Voyez Rousseau et sa description de Chambéry.

Écrit par : Rémi Mogenet | 26/12/2007

"Elle nous rappelle que Genève dès lors fut terre de refuge, certes uniquement pour ses coreligionnaires, mais refuge tout de même, et que c’est finalement un étranger, Calvin, qui forgea son destin ! Que les éternels râleurs se le tiennent pour dit."
Cela me rappele le discours de Loly Bolay...
Mais comme nul n'est prophète en son pays...

Écrit par : Victor DUMITRESCU | 27/12/2007

En effet, beaucoup de genevois confondent le canton de Genève , qui était alors en grande partie savoyard, et la ville de Genève, qui s'arrêtait aux remparts et qui ne comptait guère plus de 7.000 habitants ! La langue de l'époque était le franco-provençal !

Écrit par : vieux genevois | 06/01/2008

Il y en a aussi, peut-être, quelques-uns qui pensent que les Genevois ont eu à une certaine époque un arrière-pays, alors que cet arrière-pays a été coupé de la cité dès le XIIe siècle par l'Empereur germanique : d'un côté, dans la cité, l'Evêque dirigeait avec les bourgeois, de l'autre, dans l'arrière-pays, les seigneurs (dont le comte de Genève) dirigeaient leurs paysans et quelques magistrats leur servant d'intermédiaires. Le duc de Savoie, en prenant le comté de Genève, en 1401, a cru pouvoir englober la ville, mais les bourgeois se sont révoltés, et le résultat en est l'Escalade. Cependant, dans les faits, contrairement à ce qui s'est passé pour d'autres républiques, les bourgeois n'ont jamais eu d'autorité sur les paysans des environs : la bourgeoisie n'a pas à proprement parler remplacé une monarchie, comme à Paris et en France. Elle est restée coincée dans ses murs, jusqu'au rattachement de communes catholiques (du Pays de Gex ou de la Savoie) pour former un Canton. Carouge même apporta un élément ouvrier. La liberté crée toujours des sacrifices. Il faut reconnaître que les paysans de l'ancien comté de Genève ont préféré, en général, la perspective de dépendre des seigneurs locaux que des patriciens helvétiques, à tort ou à raison.

Écrit par : Rémi Mogenet | 07/01/2008

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