14/01/2014

Printemps arabe, printemps de la démocratie?

Les mouvements qui ont agité et qui agitent encore certains pays du monde arabe, appelés un peu rapidement le printemps arabe, ont mis en évidence, en destituant les représentants de la classe militaro-industrielle au pouvoir, les mouvement de fond qui traversent cette partie du monde très largement marquée par l'Islam. En effet, une fois la façade du régime autoritaire tombée, la démocratie fait émerger, tout naturellement, l'état de la société tel qu'il est. Et non tel que nous voudrions qu'il soit... Nous étions à vrai dire avertis.  La chute du chah d'Iran voici 35 ans maintenant (oui, en février 1979!) en a été la première démonstration en région musulmane (à ne pas confondre avec le monde arabe!!).


Trop souvent en effet on confond tout: islam et monde arabe, islam et intégrisme. Il est vrai qu'à ce jour l'islamisme, ou les divers mouvements s'en réclamant, font tout pour occuper le terrain, pour monopoliser l'espace visuel de la représentation, pour occulter la diversité des régions et des peuples au sein desquels ils agissent, pour nous faire croire que la vraie face de l'Islam c'est eux. Et nous mordons que trop volontiers à l'hameçon des grands amalgames, validons les impostures par manque de connaissance et de recul.
Dans ce sens, la grande interview dans Le Temps de ce 14 janvier du chef du parti islamique tunisien la Nahda, Rached Ghannouchi, marque pour une première fois une césure. En effet, ce représentant éminent de cette mouvance prend explicitement - et non de façon allusive ou ambiguë comme il était d'usage à ce jour pour mieux avancer masquer au nom de l'unité des croyants (façon Tariq Ramadan) - fait et cause non seulement pour la démocratie (qui finalement n'est "que" la loi du nombre) mais pour les droits humains individuels. Et de dénoncer l'extrémisme à la fois de certains laïcs qui nient la réalité de 1'500 ans - ni plus ni moins - d'imprégnation musulmane, et des salafistes et des djihadistes qui veulent imposer leur vérité par la force. Droits humains que d'aucuns prétendaient être une invention occidentale, presque un relent de colonisation culturelle... les militant-e-s égyptien-ne-s apprécieront, coincé-e-s entre les chars de l'armée et les glaives des extrémistes de la foi.

Si ces déclarations font école, il est possible alors d'espérer que naisse et croisse au sein du vaste monde de l'Islam un vrai débat, un débat tel que la Chrétienté l'a connu entre l'époque de la Renaissance et celle des Lumières, sur la place de la religion dans la société, sur le rapport entre foi et liberté de croyance, sur la vraie nature de la religion. Remplacer des notions telles que l'hérésie ou l'apostasie, encore actuellement selon la lettre de la loi islamique punies de mort (!) par celles de pluralité des voies, de liberté de choix: tout un programme, pour lequel depuis des siècles existent des réponses au sein de chaque religion. Ainsi au sein de l'Islam, depuis plus d'un millénaire, les soufis montrent que la foi est une affaire personnelle, vivante, qui agit au coeur de chaque individu, qui lui révèlent le sens ultime de sa destinée, de sa nature, alors que les intégristes en restent à l'invocation répétitive de règles le plus souvent figées et sorties de leur contexte. Aucune spiritualité, que du conformisme et de la loi du sang. Lettre ou esprit, liberté de choisir sa voie personnelle du salut ou imposition de carcans purement formels, le choix est là.

L'opposition est bien entre une approche qualitative, le cheminement spirituel personnel, ou une approche quantitative, littérale, sans vie, comptable, d'une liste de devoirs qui mécaniquement sépare le bien du mal. Trop longtemps la lettre a écrasé l'esprit. La Tunisie nous montre l'exemple d'une possibilité d'une vraie sagesse, d'un vrai esprit de conciliation, d'un humanisme islamique. Espérant que cette faible flamme allumée ici se renforce et nous montre que la dignité humaine est sans prix, partout dans le monde, et que des hommes de sagesse peuvent l'emporter malgré les éternels simplificateurs qui au nom de l'ange ne font que faire la bête.

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Commentaires

Puisque vous vous essayez aux religions comparées, je vous encourage à vous remémorer la crise d'adolescence du christianisme il y a 5 siècles. Vous comprendrez que l'évolution des écoles de croyances se fait sur le long terme et que nos descendants subiront encore durablement les effets pervers de ce passage difficile que traverse l'islam.

Écrit par : Pierre Jenni | 15/01/2014

M'auriez-vous censuré ?

Écrit par : Pierre Jenni | 15/01/2014

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