02/03/2014

Coopérer au développement, pour qui, pour quoi?

En 1970, à l'assemblée générale des Nations Unies, les pays "développés" (en substance, les Etats membres de l'OCDE) ont décidé de consacrer 0,7% de leur PIB à aider les pays du Sud à combler leurs inégalités de développement. Et de donner ainsi un appui pratique aux Droits économiques et sociaux définis en 1966 par ces mêmes Nations Unies: droits à une alimentation saine, à l'éducation, à la santé, au logement, à une protection sociale... En 1973, le parlement suisse votait dans cet esprit la loi sur l'aide au développement. A Genève, dès 2002, une loi oblige le canton à consacrer 0,7% de son budget de fonctionnement à des projets de solidarité internationale.


Cette définition est plus large que la seule coopération, puisqu'elle inclut l'aide d'urgence, ainsi que la promotion des droits humains et des solutions pacifiques aux conflits.

Or cette loi n'est pas respectée, l'effort cantonal plafonne au mieux au tiers du volume légal. Sur l'initiative de la Fédération genevoise de coopération, une pétition a été déposée en septembre 2013 avec plus de 14'100 signatures demandant que cette loi soit respectée. Cette pétition est actuellement à l'examen devant la commission des finances du Grand Conseil. Notons que c'est au moment même où la nouvelle constitution genevoise contenant un article inscrivant cette tâche parmi les tâches des collectivités publiques entrait en force que d'aucuns proposaient, dans le cadre du débat sur le budget 2013, que l'ensemble des activités de solidarité internationale du canton soit transférée à la Confédération, au nom du fédéralisme probablement, va savoir? Cette hypothèse ayant été écartée, Genève se retrouve à s'interroger sur une loi qui n'est pas respectée, et sur sa raison d'être.

Passons en revue quelques arguments:

- "Tant qu'il y aura des pauvres et des exclus à Genève, pas un sou pour la pauvreté ailleurs". Cet argument est très faible vu que 99,3% des fonds publics restent engagés pour les autres tâches de l'Etat dont toutes les tâches à dimension sociale, pour le logement, l'éducation, la santé... des résidents sur notre territoire. Ajouter ces 0,7% dévolus à des actions ailleurs que chez nous également à ces politiques publiques ne changera pratiquement rien à leur impact, par contre cela privera des milliers de personnes dans le Sud d'un soutien indispensable. Sans oublier que d'être pauvre dans un pays pauvre (et qui méprise ses pauvres et les brutalise) c'est tout autre chose encore que d'être pauvre dans un pays riche (où la vocation des dispositifs sociaux - pas toujours couronnée de succès certes - est de veiller à ce que toute personne puisse vivre décemment).

- "Genève à elle seule fait plus que toutes les collectivités locales en Suisse". Certes, mais quelles sont les collectivités locales en Suisse qui ont sur leur territoire autant d'organisations internationales? Qui ont une ambition d'être la plateforme de négociation et d'action internationale de la Suisse? Qui hébergent depuis des décennies le CICR ou le BIT? C'est aussi ce rôle international, cette identité genevoise qui a fait naître les nombreuses initiatives privées, sous forme d'associations ou de fondations, de solidarité avec des causes humanistes et humanitaires sur cette planète, et ce sont ces initiatives qui mènent les actions de solidarité internationale, au sein de la société civile, d'êtres humains ici à êtres humains ailleurs, en-dehors et au-delà de ce que font (ou ne font pas) les Etats.

- "Il faut soutenir les peuples, pas leurs dirigeants corrompus, responsables de leur misère". C'est bien cela l'enjeu des actions de coopération au développement et de promotion des droits humains, de soutenir des humains pris à la gorge par les inégalités et la mauvaise gouvernance qu'ils subissent au quotidien. C'est à eux que va l'aide, et non pas dans le sens d'une dépendance mais d'un renforcement de leur autonomie: production agricole durable, artisanat, tourisme responsable, formation, promotion de l'égalité entre hommes et femmes, accès à l'eau, aux soins, tout cela n'étant pas un "don" venant du Nord mais le produit d'un partenariat entre humains qui sont mis en mesure de se prendre en charge: Apprendre à pêcher plutôt que donner du poisson! Cette aide est directe, ciblée, efficace, avec un minimum de coûts de gestion (dont notamment l'assurance de leur qualité), va droit au but.

- "On donne d'une main ce que des traders ou des multinationales sans scrupules reprennent de l'autre". C'est bien pour cela que les efforts entrepris au plan international par les Nations Unies, le BIT, les syndicats, des organisations de la société civile pour moraliser ce secteur économique sont essentiels et doivent être relayés dans nos législations nationales.

Les Suisses sont parmi les peuples qui voyagent le plus, qui ont le plus l'occasion de se rendre compte des disparités et des inégalités dans le monde. Ce que la coopération au développement signifie essentiellement, c'est aider des personnes ailleurs dans le monde à pouvoir vivre et rester, dans la dignité, dans leur pays. On ne peut pas être critique face aux migrations, à la venue de travailleurs ou de requérants, face aux frontaliers ou aux étrangers, et ne rien faire pour permettre à ces personnes de rester au pays. Cet argument à lui seul justifie que nous ayons une action forte et cohérente de solidarité internationale. A part cela, nous vivons tous sur la même planète, consommons des ressources venant du monde entier, sommes solidaires que nous le veuillons ou non de ce qui se passe ailleurs. Alors soyons-le activement, en apportant notre pierre à l'édifice, comme le font au quotidien des centaines d'associations dans notre canton.

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Commentaires

Quels sont les moyens des citoyens pour dénoncer la non application d'une disposition ?
Et quelles sont les sanctions qu'encoure l'administration pour ne pas appliquer la loi ?

Écrit par : Pierre Jenni | 02/03/2014

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