22/05/2014

Après la région franco-valdo-genevoise, l'Europe?

Destins partagés des tentatives de faire, par le haut, coincider le territoire de vie et le territoire politique: Région et Europe même combat, mêmes peines, mêmes rejets sans avoir la moindre alternative réaliste sinon de fermer les frontières ce dont personne ne veut concrètement, du moins dès qu'il en est directement impacté dans sa liberté de mouvement. Mêmes rejets populaires de desseins, de projets qui vont dans le sens des intérêts du plus grand nombre. Qui a intérêt à l'actuelle évolution discordante, chaotique, de la région franco-valdo-genevoise? A laisser s'y déployer des dynamiques qui opposent les populations les unes aux autres? Des découpages institutionnels qui les privent de pouvoir sur l'essentiel, leurs conditions de vie? Ceux-là mêmes qui devraient applaudir, car ils en ont besoin, à un espace de régulation le rejettent, préfèrent l'illusion d'un repli sur des frontières qui divisent plutôt que de vibrer pour de nouveaux espaces mentaux qui rassemblent.


Oui le destin de la région franco-valdo-genevoise reflète en petit celui qui frappe en plus grand l'Europe. Tous les observateurs s'accordent à prévoir un triomphe des eurosceptiques, boostés par la crise, le discours creux des dirigeants qui ne dirigent rien, n'osent rien, ne mobilisent pas (tiens, un peu comme nos gouvernants muets sur le cofinancement de parkings de dissuasion en France voisine...). Qui commentent la crise comme un speaker de radio commenterait un match, espèrant que les choses vont s'arranger, dans l'attente passive de leur éventuelle réélection.

Issu des sanglants, terrifiants conflits de la première moitié du 20e siècle, entre des Etats et des peuples que tout rassemble - la culture, les valeurs, une vision d'une entreprise responsable et d'une économie sociale et écologique de marché - le projet européen avait pourtant tout pour séduire. Avec autant d'atouts, comment ne pas faire de notre continent ce que d'autres grands ensembles fédéralistes, et souvent pluriculturels aussi, comme l'Inde, l'Afrique du Sud, le Brésil, l'Australie... les Etats-Unis ont réussi à accomplir sur leurs territoires: faire des diversités une unité, donner tant à la diversité qu'à l'unité leur juste part, permettre à travers tout cela une gouvernance politique démocratique. Avoir une taille critique suffisante pour peser sur le monde, aussi, pour s'y défendre, exister, dialoguer.

L'idéal européen, la vision humaniste et sociale d'un continent partageant des valeurs n'est certes pas encore mort. Mais il a été détourné, étouffé par les marchands, les technocrates, les négociateurs au petit pied qui à force de ne pas arriver à débattre de l'essentiel (le passage d'une confédération cafouilleuse et peu communicable d'Etats à un Etat fédéral, à une nation européenne riche de ses diversités et de son unité) se sont rabattus sur le degré de courbure autorisé des cornichons subventionnés. Manifestant du coup leur vraie nature: les premiers cornichons ce sont eux...

Toujours, presque toujours, la vue  microscopique, le nez dans le guidon, le refus de communiquer sur ce qui fâche, l'ont emporté sur la recherche de l'adhésion à un projet fédérateur, la défense et la promotion d'une vision, le vrai débat sur ce que nous voulons, sur la configuration d'un dessein, d'un destin communs. Certes, comptables et marchands n'ont pas pour mission de faire rêver. Mais pas non plus celle de gouverner. C'est pourtant à ces machinistes du détail qu'on a laissé le gouvernail du tout.

Le résultat: devant tant d'impuissance, tant de fatalisme, tant de manque d'idéal, les populations, laminées par la crise, ont tendance à faire porter à cette Europe le poids et la responsabilité de la précarisation de leur situation. Et se réfugient sous la bannière fallacieuse d'un Etat national dans une forme révolue, d'un retour à la monnaie nationale mythique, censées les protéger. Oui on est dans un insupportable entre-deux. Entre des Etats historiques trop petits pour imposer des règles pourtant essentielles à la mondialisation. Entre une Europe protéiforme mais finalement divisée et fragile, observatrice des événements plutôt que force de résistance et de proposition. Et pas encore capable de reprendre à son niveau, le bon en termes géographiques, le rôle protecteur, égalisateur et régulateur des Etats.

C'est un cercle vicieux implacable. L'Europe de Bruxelles ayant perdu son crédit dans les milieux populaires en attente de protection et de symboles forts, de drapeau derrière lequel se ranger, étant devenue le bouc-émissaire de tout ce qui va mal, n'en a plus l'espace politique ni la légitimité pour imposer les bonnes régulations face à la crise, face aux entreprises mondialisées et au néolibéralisme niveleur. Et elle s'affaiblit d'autant. C'est bien plus d'Europe qu'il nous faut et pas moins d'Europe, une Europe démocratique et fédérale. La haine naît du déficit d'amour. Et elle est à la mesure du sentiment de trahison.

Les peuples n'y croient plus, car leurs dirigeants et ceux de l'Europe les ont trop déçus. Espérons que le raz-de-marée populiste annoncé cette fin de semaine réveillera le ventre mou des partis gouvernementaux, pour que 2014 ne soit pas le prélude d'un nouveau 1914. Car l'enjeu est bel et bien là. Et nous Suisses, commençons à voir les parallélismes, les similitudes, entre la création, durant la première moitié du 19e siècle, de notre Etat fédéral à partir des souverainetés cantonales, et le douloureux processus de création d'une Europe politique. Et à espérer non pas nous en protéger mais à la voir réussir. Car que sommes-nous d'autre qu'une mini-Europe, association de peuples et de cultures différents, au coeur de l'Europe, que cet "Etat de volonté "que l'Europe elle aussi pourrait et devrait être? sa préfiguration en quelque sorte...

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Commentaires

Au sujet de ces fameux P+R, ne faudrait-il pas encourager le partage, donc le co-voiturage ?
La fin du pétrole et du tout automobile sont proches.
Pourquoi dès lors, ne pas anticiper ?

Écrit par : Victor-Liviu DUMITRESCU | 23/05/2014

" C'est bien plus d'Europe qu'il nous faut et pas moins d'Europe, une Europe démocratique et fédérale."

Qu'elle commence par devenir démocratique ET fédérale et après, seulement après, on pourra commencer à envisager plus d'Europe.

Écrit par : Pierre Roche | 23/05/2014

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