13/12/2014

Développement durable ou décroissance, un vrai débat?

Sur son blog, Pascal Holenweg rejoint la cohorte de ceux qui insistent sur la différence entre développement durable et décroissance, débat récurrent dans un certain milieu depuis une dizaine d'années. Ce milieu insiste sur la nécessité d'une rupture avec le système économique dominant et appelle de ses voeux un changement radical des modes de produire et de consommer, estimant que le développement durable n'est qu'un replâtrage superficiel des choses, donc en quelque sorte celles et ceux qui s'en réclament seraient des marchands d'illusion.
L'apport de Pascal Holenweg à cette discussion est aussi de la mettre en parallèle avec le vieux débat, au sein de la gauche politique et syndicale, entre partisans de réformes et partisans de solutions plus radicales.

Ce soin sémantique mis à distinguer décroissance et développement durable est-il vraiment fondé?


Ma réponse tient en trois points.

1) La notion de décroissance me semble une erreur de perspective, car elle n'est que l'inverse de la notion de croissance. Celle-ci reste l'acte de foi d'une grande majorité d'économistes et de décideurs politiques, sorte de baguette magique dont seul le retour garantirait l'emploi et jetterait les bases d'une justice sociale. La croissance est ici le substitut à une meilleure répartition des ressources; on renonce à cet effort de répartition en cultivant l'illusion de l'augmentation en continu de ces ressources. Le culte de cette idéologie se mène notamment à travers l'outil extrêmement grossier du PIB (ou PNB) qui ajoute des pommes et des poires pour établir l'état de santé d'un pays: tout ce qui rentre fait ventre, un accident de voiture autant que l'aménagement d'une piste cyclable, et tout ce qui n'est pas monétarisé n'existe pas (le travail bénévole de tout genre, le travail de la nature qui nous assure les ressources de base de l'activité économique).

2) Suffit-il de décréter qu'on doit en toute chose inverser la croissance? Non, car il est évident que certaines choses doivent croître, et même beaucoup: l'accès à la scolarité toujours refusé à des millions d'enfants de par le monde, notamment les filles, l'accès aux soins, au logement, à l'assainissement et à l'eau potable, le taux d'énergies renouvelables (qui ne dépasse guère 20% dans les pays industrialisés), la desserte en transports publics (très malmenée au cours de la 2e moitié du 20e siècle dans la plupart des pays), les aires protégées, l'économie sociale et solidaire, l'agriculture biologique ou ce qui s'en approche, le commerce équitable...

3) La notion de développement durable, telle qu'elle a été définie en 1987 par les Nations Unies, est précisément fondée sur ces choix qualitatifs, sur une hiérarchie des besoins ("ceux des plus démunis d'abord") et sur un partage des ressources existantes au sein des générations actuelles et avec les générations à venir. Elle s'exprime à travers un indicateur majeur qui est l'empreinte écologique, dont par exemple pour notre pays l'Office fédéral de la statistique dit qu'elle dépasse de 4 fois ce à quoi nous aurions droit. Car en effet la clé est la bonne gestion des ressources de notre Planète. C'est cette analyse qui fonde des exigences comme celles de la société à 2000 W, soit une réduction de la consommation d'énergie d'un facteur 3 et l'utilisation pour la demande subsistante d'énergies renouvelables à hauteur de 75%. C'est aussi elle qui exige qu'on passe d'une économie linéaire ("je prends dans la nature mes ressources et je les restitue sous forme de déchets, sans me poser la question de la capacité de production et de digestion de la nature") vers une économie fonctionnant, comme la nature, en boucles. On aura reconnu là précisément deux débats très actuels à Berne...

Reste la divergence entre les modalités, rupture ou transition. Pour la transition, des chemins commencent à être dessinés: l'économie sociale et solidaire, le commerce équitable, une société plus sobre et moins axée sur l'accumulation matérielle, des emplois orientés sur les besoins prioritaires, une fiscalité écologique effective, l'économie de la fonctionnalité. Déjà cela est très difficile à propager, heurte bien des habitudes. Venir dire que ces efforts ne suffisent pas, alors qu'ils dessinent concrètement un chemin possible, n'est-ce pas avant tout semer le découragement et diviser celles et ceux qui souhaitent se mettre en route, et qui se sont déjà mis en route? Rupture en termes de valeurs oui, mais transition réalisable et praticable en termes de faisabilité économique et sociale. La différence entre développement durable et décroissance? Le développement durable dit précisément ce qui doit croître et ce qui doit décroître et en décrit le chemin, sans se poser en symétrie avec l'erreur intellectuelle du concept beaucoup trop indifférencié de croissance. Avec en plus le grand avantage d'avoir été reconnu au niveau international.

C'est là qu'intervient le dernier argument: le développement durable serait décrédibilisé par les difficultés de sa mise en oeuvre. Comme s'il était facile de se dépêtrer d'une approche purement quantitative, de notre dépendance au pétrole dont toute notre société est imbibée, de la fuite en avant qui a semblé si commode durant des décennies. Est-ce qu'on jette les droits humains aux orties sous prétexte que dans de nombreuses régions du monde on ne les respecte pas suffisamment? C'est précisément en invoquant les engagements internationaux qu'on a une petite chance de les voir appliqués, d'activer la transition nécessaire du mode non durable dominant vers un modèle équitable et durable de développement.

 

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