05/06/2015

Actualité d'Albert Schweitzer

Beau moment jeudi soir à l'Institut national genevois: la brillante et très documentée évocation par l'historien Karel Borko de la personnalité d'Albert Schweitzer. Demandez dans la rue qui connaît cette grande figure: certains se rappelleront du nom du bon docteur de la brousse gabonaise, d'autres, plus spécialisés, le citeront éventuellement comme grand organiste et parfait connaisseur de l'oeuvre de Jean-Sébastien Bach, ce génie de la musique. Quelques esprits avisés se rappelleront du prédicateur protestant ou de l'adversaire résolu de la course aux armements, Prix Nobel de la Paix en 1953. Mais cinquante ans ont passé, très exactement, puisqu'il est décédé dans son Lambaréné bien aimé le 4 septembre 1965.


La figure de Schweitzer mérite vraiment d'être rappelée. Venu d'une époque très différente, il est en réalité un éclaireur d'avenir. Il est de cette petite troupe de grands penseurs et écrivains, comme Mounier, Camus, Simone Weil, Teilhard de Chardin, Giono, Denis de Rougemont ou, dans un autre registre d'engagement, Gandhi, qui ont résisté aux alignements et aux sirènes des totalitarismes de la première moitié du 20e siècle auxquels tant de personnages pourtant fort talentueux ont par commodité intellectuelle ou par faiblesse succombé. Souvent incompris, fréquemment menacés, vilipendés par les chantres du politiquement correct de tous bords, face à l'utilitarisme triomphant et à la mise en pièces de l'être humain, ils ont maintenue vivante la flamme de l'humanisme.

Humaniste, organiste, médecin, Français de langue allemande (oui, il est né en Alsace lorsque celle-ci, entre 1871 et 1918, était allemande), protestant de surcroît, il n'avait que son immense engagement aux côtés des plus démunis pour imposer son oeuvre quasi franciscaine. Autant dire que sa pensée, écologiste avant la lettre, respectueuse de l'authenticité de la terre où il officiait et des droits de ses habitants, sa personne, son attention extrême à tout ce qui vit - tout était en fait à contre-courant du matérialisme et de la course à la puissance déchaînées dominants. Son petit-cousin, qu'il affectionnait pourtant beaucoup, Jean-Paul Sartre, le lui faisait bien sentir. Proche du terrain, il n'avait que faire non plus d'un certain tiers-mondisme simpliste, qui, dans les années 60, n'était fort souvent qu'un avatar de la guerre froide.

Depuis, que n'a-t-on pas écrit sur l'Afrique. Qu'elle était "mal partie" voire qu'elle n'arriverait jamais; que c'était un continent oublié; un continent quasiment congénitalement voué aux difficultés. Depuis quelques décennies, pourtant, ça bouge sur ce vaste espace qui est tout sauf d'une pièce, oui ça bouge même beaucoup, même si ce n'est pas forcément comme on le voudrait. Si bien qu'aujourd'hui une vision du développement à la Schweitzer, qui place au premier point les besoins des plus pauvres, l'autonomie alimentaire et des ressources, une échelle de valeurs où la course à l'accumulation matérielle n'est pas le plus haut des biens, un respect de la valeur spirituelle de chaque être vivant, est plus que jamais d'actualité.

En fait, avec un peu de recul, Albert Schweitzer apparaît aujourd'hui parfaitement en phase avec des Africains comme Tierno Bokar, ce sage de Bandiagara évoqué par l'écrivain malien Hampaté Bâ, ou encore, plus près de nous, Pierre Rabhi, venu de son Algérie natale trimer en France et qui nous appelle à la sobriété heureuse face à une fuite en avant dépersonnalisante, ou encore Mandela. Oui l'humanisme n'a pas de couleurs, et Albert Schweitzer, loin d'être l'homme d'un passé révolu, tient bien son rang parmi les grands sages de l'Afrique, parmi les grands sages intemporels de l'humanité.

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Commentaires

Brillant exposé de Karel Bosco, en effet, et d'autant mis en valeur par son indéniable talent oratoire.

Ce don est précieux pour transmettre toutes les nuances et la complexité d'un sujet, en l'occurrence, ici, l'évocation du parcours et de l'oeuvre d'Albert Schweitzer.

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 07/06/2015

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