Déclassements: construire mieux ne suffira pas!

Avant même de connaître le résultat définitif des deux votes sur les déclassements au Grand et au Petit-Saconnex, le constat est clair : il y a un grand malaise autour du développement du canton. Ce malaise ne se résoudra pas en demandant à construire «mieux».

 

 

La question est en effet aussi quantitative. Quand le seul choix proposé est de densifier à Genève ou en France voisine, ce fatalisme ne peut pas être accepté sans autre. Cette concentration constante sur les villes est-elle vraiment souhaitable, salutaire, judicieuse ? Un regard sur le monde permet d’en douter fortement. La majorité des humains vit aujourd’hui dans les villes, plutôt dans de vastes agglomérations qui s’étendent toujours plus, et pas forcément bien, alors que les campagnes se vident au profit des friches ou de l’agrobusiness.

Genève a-t-elle vraiment à gagner à croître constamment, à entasser toujours plus d’activités et de personnes, que ce soit sur son petit territoire ou sur les franges de celui-ci de l’autre côté de la frontière ? Il me semble qu’il est temps de poser les questions qui fâchent :

  • Comment concilier un développement constant des espaces bâtis, que ce soit par des déclassements de zones agricoles (exemple du Grand-Saconnex) ou des densifications de zones déjà bâties (cas du Petit-Saconnex), avec l’exigence de la promotion d’une biodiversité qui réclame son dû et d’une augmentation de l’autoapprovisionnement agricole (aujourd’hui estimé à 10% par les services de l’Etat, voir la brochure L’agriculture genevoise en chiffres, novembre 2017 : «La production agricole genevoise couvre 10% des besoins de la population», p.52) ? Et comme l’indique la Stratégie cantonale de la biodiversité, «le moment viendra où, même avec les meilleures des approches, le potentiel d’harmonisation sera épuisé et où Genève devra se  poser la question de l’avenir qu’elle souhaite pour son substrat naturel« (p. 5).
  • Comment réaliser un meilleur équilibre entre les activités économiques exogènes et dépendant d’eux, et celles orientées sur les échanges locaux, les marchés de proximité et les circuits courts (activités endogènes), assurant une meilleure résilience territoriale ?
  • Comment assurer enfin une bonne coordination territoriale des deux côtés de la frontière, permettant d’aller au-delà des effets d’aubaine individuelle (j’habite en France, je gagne en Suisse) qui débouchent depuis longtemps sur un maldéveloppement collectif ?
  • Et surtout : comment subordonner le développement urbain et démographique déterminant les besoins de déplacement à l’existence d’une infrastructure performante pour les transports publics et la mobilité douce ? Dans quelques jours va être inauguré le «Léman Express», et une agglomération transfrontière d’un million d’habitants (effectif atteint en mars 2018, d’après l’Observatoire statistique transfrontalier) sera alors dotée de 6 dessertes de RER. L’agglomération de Zurich comptant à peine davantage d’habitants (1,3 millions) bénéficie elle de 29 lignes de RER... Le retard à rattraper est immense, et l’impact sur la qualité de vie est considérable, en temps perdu, en pollution, en énervements constants. 

Chacun, les partisans de la densification les premiers, se réclame, et c’est une bonne  chose, d’un développement durable. Or, un tel développement se doit de valoriser d’abord les capacités et ressources locales, de construire des équilibres viables et vivables - pour contribuer à un monde lui aussi viable et vivable. Genève dispose de nombreux concepts stratégiques, en matière économique, climatique, de mobilité, de territoire, de biodiversité, d’énergie et d’agriculture. Il convient maintenant de les faire converger autour de la notion de durabilité, et, surtout d’en tirer les conséquences concrètes.

Commentaires

  • Merci pour ce très bon billet.

  • 4 Questions et aucune réponse. Merci quand-même, René, de les avoir posées. Il faut oser dire les réponses que tout le monde pense:

    ad 1: La conciliation est au fond impossible. Il faut renoncer au développement constant des espaces bâtis. Finir avec la croissance économique en ville voire partout.

    ad 2: Augmenter le prix du transport. Le mode actuel de transport a façonné la ville de manière hostile à la vie (tout goudronné, parcours de déplacements longs, bruit, pollution, CO2, danger). Le prix de réparation de tout ça est énorme. (Rappelle-toi des Idées de Ivan Illich au sujet de la contra productivité des voitures)

    ad 3: Le déséquilibre fiscal et légal est flagrant. Il est infiniment plus facile de créer des places de travail en Suisse qu'en France. On construit alors les logements en France. Il faut une perequation transfrontalière de tel sorte que le développement soit équilibré (et faible) des deux côté de la frontière.

    ad 4: Transport en commun c'est bien. Réduire les besoins de transport est mieux. Zurich n'est pas un modèle. Dans cette ville il y a un gaspillage de déplacements fabuleux. La réponse se trouve dans les 3 paragraphes précédents: pas de croissance notable, créer les conditions légales et fiscales pour un développement équilibré et décentralisé. Coût de transport qui tient compte de la totalité de nuisances causés.

    Merci René d'avoir soulevé ces questions. Et excuses pour mes réponses peut-être un peu rapides.

  • Merci pour ce très bon article. En effet les Genevois ne se posent pas les bonnes questions. Côté politique, la gauche pousse pour plus de logements afin de réduire la pression sur les loyers, tandis que la droite soutien l’économie et les promoteurs, attirés par l'un des meilleurs retour sur investissement actuel. Nos fonds de pension ne sont d’ailleurs pas en reste.
    En théorie, avec 1.5 enfant par femme (en moyenne Suisse) la population devrait diminuer réglant rapidement la question des logements. Mais voilà, le canton offre des conditions très attractives pour les entreprises. L’une des réponses consisterait à stopper la promotion pour attirer les entreprises. Toutefois la récente baisse d'impôts pour les entreprises avec un taux unique de 13.99% dès 2020, ne va pas dans ce sens.
    Attirer des entreprises augmente les coûts pour les Genevois, pour chaque nouvel habitant, il ne faut pas seulement un logement (que ce soit à Genève ou en France voisine) mais aussi des routes, des bus, des écoles, des commerces, des places de travail et autres infrastructures. Au final la qualité de vie des Genevois et de l'environnement décline.
    Pour trouver une réponse à cette question (ce qui n’est pas facile) il faudrait un modèle économique qui ne se base pas sur la croissance.
    Autre point, avec un couple sur deux qui divorce (1200 par an à Genève en 2018) accompagné des demandes accrues – et légitimes - de la garde partagée, la surface de logement par habitant est en augmentation. Par ailleurs l’augmentation des loyers incitent les personnes à rester dans leurs grands logements après le départ des enfants. Des coopératives multigénérationnelles avec des possibilités d’échanges et/ou à travers des logements modulables sont également à considérer.

  • "Des coopératives multigénérationnelles avec des possibilités d’échanges et/ou à travers des logements modulables sont également à considérer."
    Pour ce que cela vaut (très probablement rien), deux souvenirs d'un Genevois locataire depuis soixante ans:
    - lorsque, après un divorce, je me suis retrouvé seul, avec une amie, dans un sept pièces en HML et que je voulais l'échanger contre un 4 pièces idem qui logeait un couple avec 4 jeunes enfants, dont la mère, était malade, le Département "responsable" m'a refusé ce transfert parce ma situation ne correspondait pas financièrement à la nouvelle affectation.
    - dans le même laps (si l'on peut dire) de temps, je n'ai eu qu'une occasion de demander une place dans une coopérative, place qui m'a passé pour le nez très mystérieusement après que la régie m'avait assuré que j'y avais droit.
    Conclusion: pour la plupart des locataires, la vie à Genève est un cauchemar lorsqu'ils ne sont pas pistonnés.

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